Exposition « Exode, Exil » le 16 novembre à 18h00 au Centre Œcuménique et Artistique de Chartres

« Un morceau de charbon entre la vie et la mort »

Eden Jung-Wook PARK

   Je commence par un poème de Yun Dong-Ju (December 30, 1917 – February 16, 1945), poète coréen qui a vécu sous l’occupation japonaise et mort à la prison à cause de sa participation littéraire à la Résistance. J’ai toujours son recueil de poème dans ma bibliothèque et je lis ses poèmes au moment de nostalgie à mon pays, Corée du Sud.

Autoportrait

Contournant le coin de la montagne, parvenu seul à un puits isolé au bord de la rizière,

Je regarde tranquillement le fond.

Au fond du puits la lune brille, les nuages défilent, le ciel se déploie.

Le vent d’azur souffle. Tiens ! L’automne est là.

Et puis il y a un gars.

Allez savoir pourquoi, ce gars-là le prenant en grippe je m’en retourne.

Chemin faisant je réfléchis : ce gars-là est à plaindre.

Revenu sur mes pas, je regarde le fond, le gars est toujours là.

Le prenant de nouveau en grippe je m’en retourne.

Chemin faisant je réfléchis : ce gars-là me manque.

Au fond du puits la lune brille, les nuages défilent, le ciel se déploie, le vent d’azur souffle :

Tiens ! L’automne est là et, tel un souvenir, il y a le gars.

– septembre 1939, Yun Dong-Ju, poète coréen, traduit par Hyeun-ju KIM et Pierre MESINI, édité par Autres Temps en France

Exil, dessin, peinture à l’huile, cadre peint, 40 x 50 cm, 2019

   Je vais maintenant réécrire ce poème en remplaçant le mot « gars » par le mot « pays » et le « puits » par « tasse à café ». Cela pourrait aider à nous apercevoir bien la nostalgie d’un exilé et son parcours spirituel. Vous allez voir en même temps que les deux poèmes, authentique et plagié à ma manière, ne font qu’un seul au fond, si j’ose me permettre de les comparer malgré mon admiration.

Un poème touche quelque chose de commun, d’ordre fondamental et la raison la plus humaine à nous tous, car nous ne sommes que des pauvres êtres devant la réalité souvent chaotique. Malgré cela il y a heureusement une autre force complètement différente dans l’âme d’un poète et celle d’un artiste, plus forte que n’importe quelle puissance goliathique du monde. Et c’est de cela que j’aimerais parler. Ecoutons le poème consacré à Yun Dong-Ju, le poète coréen qui a anéanti en quelques mots toutes les formes d’orgueil du monde dans notre cœur. Et c’est cela, le secret d’un être humain. L’intérêt des artistes est là.

Autoportrait d’un pays

Contournant le coin de la ville, parvenu seul à un café au bord de la rizière,

Je regarde tranquillement ma tasse à café.

Au fond de la tasse la lune brille, les nuages défilent, le ciel se déploie.

Le vent d’azur souffle. Tiens ! L’automne est là.

Et puis il y a un autre pays.

Allez savoir pourquoi, ce pays-là le prenant en grippe je m’en retourne.

Chemin faisant je réfléchis : ce pays-là est à plaindre.

Revenu sur mes pas, je regarde ma tasse à café, le pays est toujours là.

Le prenant de nouveau en grippe je m’en retourne.

Chemin faisant je réfléchis : ce pays-là me manque.

Au fond de la tasse la lune brille, les nuages défilent, le ciel se déploie.

Le vent d’azur souffle.

Tiens ! L’automne est là et, tel un souvenir, il y a ce pays.

   Un exilé est condamné à vivre une double identité dans un pays étranger, mais une seule identité, la troisième par un autoportrait intime qu’il construit tous les jours et que lui seul connaît à son intérieur dans sa conscience bien à l’abris. Il l’aperçoit probablement d’une façon imaginaire et illusoire comme dans ces deux poèmes cités ci-dessus, mais en tout cas plus authentique que celui de naissance ou d’un autre pays étranger. Un exilé a une histoire à rabâcher pendant toute sa vie pour que cela devienne une littérature, un cinéma ou une œuvre d’art à la fin de sa vie. Comme Albert Camus, lui-même un exilé français en Afrique, l’a bien décrit dans son roman « L’Etranger », un exilé en exode solitaire sans fin est dans l’absurdité de son identité. Il lui faut constamment une autre identité, un nouveau visage qui le dépasse. Ce n’est plus un roman…, mais la vraie vie.

   Cette autre personne est souvent à l’image d’un pays refoulé dans ses pensées, de son pays natal abandonné, mort dans un cercueil psychologique qui emboîte sans cesse son mode de vie en créant des angoisses pénibles existentielles sans dire jusqu’à philosophique en noble terme par des connotations sophistiquées complètement inutiles. Il est tout simplement un être déraciné de sa propre raison d’être, car il n’appartient à aucune société pendant son existence provisoire. Il est obligé de créer son propre laboratoire d’une société imaginaire sous forme de chrysalide mental pour y vivre ou plutôt pour s’y cacher en fuyant toutes les inquisitions impitoyables sur son pays d’origine que les gens imposent sans aucune délicatesse de respect. Sa seule sortie psychologique serait une chimère de devenir un jour un papillon libre qui n’a pas de frontière. C’est extrêmement compliquée et subtile, la vie d’un exilé plus qu’on imagine par un préjugé stéréotypé. Cela peut intéresser certainement tous les écrivains.

   Depuis que je commence à vivre à l’étranger, je ne pouvais jamais me coucher avec deux jambes allongées à l’aise. J’ai dû toujours être prêt à emballer toutes mes affaires dans une seule nuit et à partir encore et encore vers une nouvelle destination inconnue où je devrais oublier de nouveau tous ce qui m’appartenais comme s’il y a des plusieurs identités différentes à vivre sans cesse, disons qu’une vie de kaléidoscope délirante en tourniquet. La vie en fuite constante sans aucune vie familiale, sans aucune vie sociale durable, c’est inhumain. Un exilé serait-il en fin du compte un être humain ? Et si on parle d’une vie spirituelle chez un exilé, cela devient une coquille d’escargot tellement étrange. D’où l’intérêt d’une œuvre d’art d’un exilé à vrai dire. On en apprend pas mal de chose sur la foi et le Dieu hors norme.

   Mon identité s’est constituée de plusieurs langues, de plusieurs cultures et de plusieurs aéroports. Je suis sud-coréen qui habite en France dans l’esprit anglophone à moitié et dans l’âme européenne à moitié. Je ne serais jamais considéré non plus comme coréen dans mon pays natal. Ni comme français en France, ni comme américain aux Etats-Unis malgré mes deuxièmes périples en Californie et à New York. Et alors, qu’est-ce que cela peut être le sens de la vie d’un exilé comme mon cas ?

Exode, Peinture à l’huile, technique mixte, 80 x 60 cm, 2019

   Cela sera la vie d’un exilé de sa propre volonté à la recherche de la liberté intellectuelle différente, d’une autre vie plus créative et plus valorisante. Oui. Une vie plus valorisante. Mais au bout du voyage, je me rends compte qu’il n’y a pas de vie plus valorisante ou moins valorisante. Toutes les vies se ressemblent et toutes les personnes se ressemblent aussi au fond malgré leur différence physique, culturelle et sociale.

   Nous sommes tous des exilés en fin du compte depuis nos deux ancêtres communs, Adam et Eve, exilés d’Eden, le paradis, notre pays d’origine. C’est pour cela que je me suis donné mon prénom d’artiste comme Eden et je me présente à chaque fois, « Je m’appelle Eden. Bienvenu au paradis ! » pour ne pas oublier la vérité essentielle que nous sommes tous exilés sur terre et que nous avons tous un désir de retourner au paradis où nous avons vécu en beauté parfaite sans soucis dans l’amour de notre Créateur en éternité. Ce manque a donné un sens dans ma vie.

   C’est de ce motif que j’ai commencé mon art et à me définir de plus en plus en tant qu’artiste. Mon art est à la recherche du temps perdu, du paradis perdu et d’Eden qui est devenu ma nouvelle identité en France. Ainsi je signe mes œuvres par Eden. Non seulement d’une connotation déontologique pour ma profession d’artiste, mais d’un désir métaphorique de retour au paradis, là où je vivais en parfaite harmonie avec les créatures et le Créateur. Ma destination finale est dans mon œuvre. Ma vie dépasse la quête des pays, la fuite et même les identités sociales et professionnelles. Je me rends compte que ma vie prend son sens dans une œuvre qui la reflète et qui montre ce qui ne change pas.    

   J’ai développé concrètement dans mon parcours artistique en France le thème de la vie et la mort, la tension spirituelle entre les deux coefficients fondamentaux de la vie humaine et la transformation artistique de ces deux éléments au travers du contraste des formes végétales et minérales. Cela peut être une algèbre cosmique de la vie ou celle de la mort ou encore celle des deux en même temps. J’ai découvert le charbon comme une matière la plus adaptée pour exprimer cette variation d’algèbre alchimique. Le langage du chaos était là- dedans comme des strophes des poèmes. Le sens de la vie m’est apparu de cette façon artistique.

   Cela a commencé au début par des dessins à fusain. J’ai utilisé de plus en plus des fusains car ils donnaient une certaine profondeur spirituelle et plus de maturité dans les couleurs peintes en invitant une liberté infinie souvent dans des expressions fines de millimètre, absolument attirantes dans toute les formes de délicatesse possible. C’était comme si j’écrivais une histoire dans chaque couleur. Un mélange de la littérature et la peinture s’y est opéré à tout instant. A partir des fusains, j’ai continué à m’intéresser par suite aux morceaux de charbon cassé, une sorte de matrice des fusains. Il me parraissait que ce qui était fusain au dessin et à la peinture, ce serait le charbon pour l’installation et à la sculpture.  En 2006, j’ai fait ma première installation monumentale en utilisant des charbons peints en blanc et noir en quantité énorme dans le parc du château de la Fondation Coubertin près de Paris.

   Il y avait la forêt complètement ravagée par la grande tempête en 1999 dans ce domaine historique de la famille Pierre Coubertin à la vallée de La Chevreuse et j’ai découvert par hasard un arbre gigantesque survécu de cette catastrophe naturelle au milieu des nouveaux arbres plantés après la tempête. C’était le seul arbre qui a survécu dans ce domaine immense du château. Un frisson profond touchait jusqu’à tout mon souvenir de parcours de ma vie en France en tant qu’exilé intellectuel dans mes plusieurs réflexions suivantes. Le thème de la vie et la mort m’était inspiré par cette découverte d’une vérité clairement visible et par le processus d’intériorisation de ce premier choque.

La vie et la mort, installation, charbons peints en blanc et en laque noire, 200 x 10 m, 2006

   Afin de montrer ce que serait le reflet artistique de cet arbre dans ma conscience, j’ai utilisé les morceaux de charbons, image de la mort d’un arbre, mais à la fois celle de la vie ressuscitée par sa transformation finale en feu vivifiante. Les charbons peint en blanc et noir exprimaient cette matière de transit entre la vie et la mort. Le blanc représente la lumière et le noir, des ténèbres. J’ai créé en synthèse de ces deux éléments opposés une forme d’arbre couché ou renversé sur terre devant cet arbre. Alors quelle surprise y est apparue de cette opération ! Cela a donné comme résultat final une forme de racine de cet arbre, symbol de la vie si on le regardait de loin. Une apparition de la racine de la vie dans sa majesté pure et lumineuse. Un éveil m’est arrivé par cette image incarnée à ma surprise.

   J’ai compris à ce moment-là que la racine peut être imaginaire. Ainsi j’ai retrouvé en même temps celle de ma vie. Un exilé intellectuel, déraciné de sa culture et de sa langue maternelle, peut avoir comme substitut une racine dans son imagination, dans son univers spirituel à lui seul et concrètement dans son œuvre d’art, incarnation réelle de cette racine spirituelle invisible. Celle-ci est par nature éternelle et dépasse toutes les contraintes de la réalité quotidienne qui nous emprisonne par sa limite frontalière du temps et d’espace. L’éternel est illimité par sa définition. La racine encrée, alimentée dans l’éternité serait le début de la liberté parfaite que je cherchais à travers tant des années d’exil et que nous espérons tous plus ou moins quelque part. J’ai trouvé ma racine et sa matière qui n’est ni de la famille ni d’une quelconque société. Le début d’une carrière d’artiste, mais cette fois-ci, fixé sur sa terre à lui, devenant citoyen de son propre pays. L’exil s’est terminé dans son œuvre artistique et son exode a pris sa fin en sens complet.     

   C’est là le vrai retour à notre origine authentique, à notre Eden. Et ainsi je pourrais finalement signer Eden sur chacune de mes œuvres avec un pur plaisir. C’est dans cette joie que j’avance mes pas traversant tous les combats en ailes battant de mon coeur vers la rencontre avec mon Créateur, en espérant mon paradis éternel. Nous avons tous un morceau de charbon dans notre âme pour en créer nos chemins de retour vers le paradis, vers la vraie vie destinée à nous dès son origine lors de Création du monde, vers la terre promise par Dieu exilé sur terre pour nous montrer ce beau chemin. Nous sommes tous artiste en quelque sorte avec ce petit morceau de charbon noirci ou blanchi dans nos souffrance et par l’image de la mort, dans le tréfond de nos blessures, celles de matrice de toutes les créations artistiques, la source permanente de la joie la plus parfaite de notre cœur. Mon exil est enfin clos par ce feu sacré de retour à la vie, à la lumière scintillante comme une danse des étoiles sur ses écumes de la marée éternelle de la vie au bout du voyage en exil à travers des longs ténèbres. Ainsi mon art s’ouvre comme une poésie de l’éternité au bord de la rizière de mon pays pris en grippe encore aujourd’hui contournant le coin de la ville des étrangers dans une tasse à café, un petit début de tout. Eden Jung-Wook PARK

Séoul, chabon peint en blanc, chaise en miniature, coque en verre et en bois, 25 x 10 cm, 2019